Les chiffres ont suscité l’attention : avec l’irruption du Covid-19, l’espérance de vie s’est mise à chuter pour la première fois. Auparavant, elle augmentait sans cesse. Or l’Office fédéral de la statistique a enregistré pour la première année de pandémie, en 2020, un recul de l’espérance de vie à la naissance de 0,9 an pour les hommes, à 81 ans, et de 0,5 an pour les femmes, à 85,1 ans. Faut-il y voir une inversion de tendance ? Entre experts, les opinions divergent. Selon le spécialiste du vieillissement François Höpflinger, la pandémie qui menace surtout les personnes âgées montre que les risques liés aux maladies infectieuses demeurent virulents : « L’augmentation de la longévité à l’âge de le retraite constatée ces dernières décennies pourrait être temporairement stoppée. »

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Certes, on ne saurait tirer de conclusions sur l’évolution de la mortalité à partir d’observations sur moins de deux ans. Mais on réfléchit déjà au possible allégement financier qui pourrait en résulter pour les caisses de pensions. Kate Kristovic, une experte en la matière auprès du cabinet de conseil Libera, table sur le fait que, tôt ou tard, la population développera une immunité collective par la vaccination ou la contamination : « La tendance à long terme de l’espérance de vie en Suisse ne devrait pas être stoppée et moins encore inversée par la pandémie. »

Les nouvelles mutations du virus sont décisives

Sur la base des cas de décès hebdomadaires parmi les 65 ans et plus, il est possible d’observer une première phase de surmortalité en mars et avril 2020 qui s’avère comparable à une forte vague de grippe du genre de celle de 2015. Ensuite, la surmortalité a été très élevée d’octobre 2020 à janvier 2021. Mais ensuite, de février à juillet, on a constaté une phase de sous-mortalité avant que les décès ne reprennent notablement dans la deuxième moitié de 2021. Willi Turner, CEO Retirement Solutions chez AON Suisse, se montre prudent dans l’interprétation de ces évolutions récentes et refuse d’en tirer des conclusions hâtives. Pour lui, il appert que la pandémie a entraîné un surcroît de décès et donc une diminution de l’espérance de vie. En revanche, les diverses mesures de distanciation et les changements de comportement entraînent une augmentation de l’espérance de vie. « Il est actuellement difficile de prévoir lequel de ces effets sera plus fort que l’autre. D’ailleurs, les diverses générations ne seront pas également affectées. »

L’espérance de vie à l’âge de la retraite de 65 ans a notablement augmenté depuis le début des statistiques en 1900. Cela dit, il y a toujours eu des phases où l’espérance de vie a stagné ou même reculé, notamment en raison de violentes épidémies de grippe ou de canicules. C’est pourquoi Christoph Furrer, expert en caisses de pensions auprès du cabinet de conseil Deprez, estime qu’à l’instar de la grippe espagnole des années 1918 et 1919 la pandémie de Covid-19 n’aura pas d’effets à long terme sur l’espérance de vie : « Cela dit, on ne sait pas si un jour cette pandémie va disparaître ou si elle va durer – et alors avec quelles répercussions. » Dans le cas du Covid-19, ce sont avant tout les nouvelles mutations du virus et l’efficacité des vaccins actuels ou à venir qui dicteront l’évolution future.

Une phase de surmortalité reste possible

Dans la prévoyance professionnelle, le calcul des engagements d’une caisse de pensions se fonde sur les données biométriques, notamment sur la probabilité de mourir ou de se retrouver invalide. L’espérance de vie conditionne ainsi le calcul de la rente ultérieure. Pour les caisses de droit public, les données techniques zurichoises VZ 2020 servent de référence. Une comparaison avec les données publiées il y a cinq ans montre que l’espérance de vie des hommes et des femmes a encore notablement augmenté, même si on a observé une surmortalité marquée entre mi-octobre et fin décembre 2020. La statistique des décès de ces derniers mois de l’année n’a pas été prise en compte.

Pour Christoph Furrer, coauteur des directives VZ 2020, il est parfaitement possible que l’espérance de vie cesse de croître dans un futur proche ou plus lointain. « Dans le cadre du principe de précaution qui, question finances, préside à la gestion des caisses de pensions, il serait toutefois hasardeux d’admettre sur la base des informations actuelles que c’est déjà le cas ou que ce sera prochainement le cas. » Pour lui, il n’y a aucun indice dans la tendance pluriannuelle que l’augmentation de l’espérance de vie s’arrête, même si cela a été souvent conjecturé au fil des décennies écoulées. « Ces hypothèses se sont toujours avérées fausses. »

L’incertitude quant à l’influence de la pandémie imprègne actuellement la récolte des données de 2020 à 2024 servant de fondements techniques à la LPP 2025 sur laquelle les caisses de droit privé orienteront leur action. A cet égard, Kate Kristovic concède sans ambages : « Tant qu’il n’y aura pas d’immunité collective contre le Covid au sein de la population, une future phase extraordinaire de surmortalité reste toujours possible si des mesures strictes pour le maîtriser sont prises tardivement. »