Monsieur Schaltegger, commençons par l’actualité: les répercussions de la crise du coronavirus touchent les domaines les plus divers de la société. La prévoyance vieillesse aussi?
Très certainement. Certes, nous n’avons encore aucune idée de la gravité des conséquences économiques de la crise du coronavirus, mais le marché du travail sera touché d'une manière ou d'une autre, c’est indubitable. Une hausse du chômage se traduit par une baisse des cotisations salariales – et ce phénomène se répercute à nouveau négativement sur notre régime de retraite.

Ce n’est pas comme si les difficultés n’étaient pas déjà suffisamment nombreuses en la matière: d’après les derniers chiffres du «Moniteur de l’ASA sur la sécurité», un tiers de la population suisse se considèrent tout sauf sereins sur cette question. Êtes-vous surpris par ces résultats?
Non, pas du tout. Tout le monde sait depuis longtemps que notre système de retraite a besoin d’être réformé. Le sujet reparaît régulièrement sur la scène politique depuis le milieu des années 1990. C’est surtout la situation financière de l’AVS qui se dégrade à vue d'œil.
 

Portrait
Christoph Schaltegger est professeur titulaire d’économie politique et doyen de la faculté des sciences économiques de l’université de Lucerne. Il enseigne par ailleurs les finances publiques à l’université de St-Gall. Dans le classement de la NZZ de cette année, Schaltegger est le troisième économiste le plus influent en Suisse. C’est l’un des rares professeurs d’économie à prendre régulièrement position sur des questions politiques concrètes.

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Parce que la population ne cesse de vieillir…
Exactement. Les causes démographiques de ce phénomène sont connues depuis longtemps: diminution du taux de natalité et augmentation de l’espérance de vie. Ces difficultés ne manqueront pas de s’accroître au cours des prochaines années lorsque la génération des baby-boomers prendra sa retraite. Le déséquilibre entre retraités et actifs s’accentuera progressivement.

Qu’est-ce que cela signifie?
De nos jours, non seulement nous sommes en meilleure santé, mais nous vivons aussi plus longtemps. Si nous pouvons nous en réjouir, cela implique aussi que nous ne serons pas en mesure de maintenir notre niveau actuel de prestations sur la durée. Nous allons devoir soit raboter les prestations, soit modifier leur mode de financement – ou opter pour une combinaison de ces deux solutions.
La population semble avoir pris conscience du problème, mais cela n’avance pas pour autant au niveau politique. Comment expliquez-vous cette inertie?

En Suisse, les gens sont bien informés et suffisamment réalistes pour comprendre que le simple fait de maintenir le niveau des prestations coûtera de plus en plus cher à l’avenir. Que les politiques n’aient jusqu’ici pas réussi à présenter une solution appropriée peut sembler surprenant au premier abord – personnellement, je ne suis pas étonné.

Pourquoi les politiques échouent-ils sur ces questions cruciales?
En l’espèce, les économistes parlent d’inconsistance temporelle. La politique des retraites touche toutes les générations, mais est menée dans le cadre du «marchandage» habituel entre les générations actuelles. Seules les générations d’aujourd'hui sont appelées à prendre les décisions. Il est donc extrêmement compliqué de définir des solutions durables et équitables toutes générations confondues dans le cadre des affaires politiques courantes. Il est beaucoup plus facile de repousser le financement des assurances sociales et de grever ainsi le budget des futurs contribuables et celui des futurs cotisants.

Parce que chacun se contente de promouvoir ses propres intérêts?
C’est effectivement l’un des aspects du problème. L’autre, c’est la guerre d’usure qui sévit en prévoyance vieillesse. Ce phénomène, nous l’observons surtout dans le cadre de l’AVS, régime qui se caractérise notamment par un fort effet de redistribution. Il y a des gens qui cotisent dans le système plus qu’ils ne toucheront de retraite au final – et inversement. Si les discussions portent maintenant sur les réformes de l’AVS, alors chacun des deux camps espère que l’autre assumera une part plus grande de la charge financière à l’avenir. À défaut d’évolution des mentalités, nous pourrons attendre encore longtemps avant qu’une réforme réussie ne voit le jour. Nous devons tous être prêts à apporter notre contribution à la solution future.

Un relèvement de l’âge de la retraite des femmes et des hommes est-il inévitable?
Une société peut tout à fait déclarer sacro-saint l’âge de la retraite à 64/65 ans; même si c’est possible dans l’absolu, j’estime néanmoins que ce n’est pas très réaliste. Une telle décision ne saurait être mise en œuvre sans financements supplémentaires – c’est la seule manière de compenser l’évolution démographique. À mon avis, l’objectif devrait plutôt consister dans une recherche donnant donnant. Cela signifie que nous devons procéder à des adaptations des prestations, mais aussi du financement. Pour revenir à votre question: au regard de l’évolution démographique actuelle, le relèvement de l’âge de la retraite est aussi nécessaire.

Les actifs seraient-ils favorables à une telle mesure?
J’en suis convaincu. Les salariés séniors sont particulièrement bien intégrés sur le marché du travail. La participation de la population âgée au marché du travail augmente depuis des années et est très élevée en comparaison internationale. Ces prochaines années, l’évolution démographique ne manquera pas d’entraîner une raréfaction notable de la main d'œuvre, ce qui devrait stimuler la demande de travailleurs plus âgés.

Or, avons-nous vraiment envie de travailler jusqu’à ce que tôt ou tard nous soyons trop vieux et trop faibles pour profiter de la retraite?
Aussi compréhensible que soit cette inquiétude, elle n’en est pas moins infondée. Grâce à l’accroissement du niveau de vie et au progrès médical, l’espérance de vie s’est fortement inscrite à la hausse au cours du 20e siècle en Suisse. Or, non seulement les individus vivent plus vieux, mais ils restent aussi plus longtemps en bonne santé. L’âge de 65 ans n’est pas un seuil à partir duquel les problèmes de santé se multiplieraient de manière notable.

Le «Moniteur de l’ASA sur la sécurité» avance que près de 53 pour cent des actifs pourraient être incités à travailler plus longtemps s'ils avaient la possibilité de réduire progressivement leur taux d’occupation. Est-ce réaliste?
Il y a beaucoup d’arguments qui parlent en faveur d’un départ progressif à la retraite. Il faudrait peut-être simplement adapter les profils recherchés sur le marché du travail.

Qu’entendez-vous par là?
Si les performances physiques et cognitives atteignent leur point culminant à un âge relativement jeune, des facteurs tels que l’expérience, les compétences en matière d’encadrement et la capacité de jugement augmentent au cours de la vie. En d’autres termes, les jeunes sont vifs, flexibles et à la pointe de la méthodologie. De leur côté, les travailleurs plus âgés sont bien plus expérimentés. Or, là aussi, si l'on veut que le travail à temps partiel après l’âge légal de la retraite demeure attractif, il faut prévoir des dispositifs incitatifs appropriés.

D’après le «Moniteur de l’ASA sur la sécurité», 38 pour cent de la population souhaitent donner davantage d'importance au système de la capitalisation en prévoyance vieillesse, alors que 26 pour cent préconisent plutôt le système par répartition de l’AVS. La coexistence de ces deux systèmes est-elle toujours justifiée?
Ces deux systèmes comportent chacun des avantages et des inconvénients. Si vous les séparez de manière nette, vous pouvez alors présenter et équilibrer clairement leurs caractéristiques respectives. En revanche, je déconseille de les mélanger: si l’on commence, par exemple, à introduire un mécanisme de répartition dans le système de capitalisation, cela génère automatiquement une grande opacité. De tels effets sont également difficiles à contrôler au niveau politique et engendrent inévitablement des déceptions.

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En théorie, nombre de spécialistes semblent s’accorder sur les mesures nécessaires pour assainir le régime des retraites. Or, sur le terrain, beaucoup de tentatives ont échoué à cause des clivages politiques et sociaux. Aujourd’hui, pour chaque pas dans la bonne direction, il faut prévoir un «cadeau» en faveur de l’autre camp. Le régime des retraites peut-il encore être sauvé dans un tel contexte?
C’est un vrai problème en Suisse. De nos jours, il est pratiquement impossible de faire avancer les choses sur la scène politique sans offrir de contrepartie. Rien de plus normal dans une certaine mesure; mais cela devient un problème lorsque les thèmes les plus divers sont mélangés les uns avec les autres. De telles contreparties exercent un effet préjudiciable en ce sens que désormais, plus personne ne voudra soutenir une décision sans être certain d’en tirer soi-même un bénéfice. C’est la porte ouverte à un immense «marchandage» politique qui n’aura plus rien de sérieux et finira même par bloquer la vie politique.

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La prévoyance vieillesse suisse en transition

Exposé de la situation:
Le Conseil fédéral a décidé de réformer la prévoyance vieillesse dans le cadre de deux réformes séparées.

  1. AVS : le 28 août 2019, le Conseil fédéral a approuvé le message relatif à la réforme de l’AVS («AVS 21»). Le projet prévoit la stabilisation financière à moyen terme de la prévoyance vieillesse et la préservation du niveau des rentes. Il préconise notamment un âge de la retraite uniforme pour les femmes et les hommes fixé à 65 ans ainsi qu’un relèvement de la TVA à partir de 2022. Le projet est en cours d’examen au Parlement.
  2. Prévoyance professionnelle (LPP): entre avril 2018 et juin 2019, l’Union patronale suisse (UPS), l’Union suisse des arts et métiers (usam), l’Union syndicale suisse (USS) et Travail.Suisse ont engagé un dialogue entre partenaires sociaux afin de définir la réforme du deuxième pilier. Le 2 juillet 2019, l’UPS, l’USS et Travail.Suisse (sans l’usam) ont proposé une réduction du taux de conversion LPP à 6,0 pour cent en une seule fois ainsi que l’introduction d'un supplément pour rente censé compenser la diminution du taux de conversion pour la génération de transition. Le Conseil fédéral a lancé la procédure de consultation sur la base de cette proposition. Le délai initialement prévu pour la consultation a dû être prolongé jusqu’au 29 mai 2020 à cause de la crise du coronavirus. Le message du Conseil fédéral ne saurait tarder.

Chronologie:
2019: adoption par votation de la loi fédérale relative à la réforme fiscale et au financement de l’AVS (RFFA)
2018: échec de la réforme « Prévoyance vieillesse 2020 » devant le peuple
2010: rejet de la réduction du taux de conversion minimal LPP
2010: échec de la 11e révision de l’AVS (deuxième tentative) devant le parlement
2005: relèvement de l’âge de la retraite des femmes à 64 ans
2004: échec de la 11e révision de l’AVS (première tentative) devant le peuple
2001: relèvement de l’âge de la retraite des femmes à 63 ans
1999: relèvement de la taxe sur la valeur ajoutée d'un point de pourcentage pour l’AVS
1993: bases constitutionnelles pour consacrer 1 pour cent de la TVA à l’AVS
1985: entrée en vigueur de la prévoyance professionnelle obligatoire (LPP)
1972: inscription du système des trois piliers dans la Constitution fédérale
1948: entrée en vigueur de la loi fédérale sur l’AVS