Sempach Station, les sommets des Préalpes au sud, des fermes traditionnelles dans la plaine fertile – qui s’attendrait à trouver dans ce petit village l’un des constructeurs de guitares les plus novateurs de Suisse ? L’idylle dégagée par cet endroit est toutefois, elle aussi, trompeuse. Car début juillet 2020, de lourds nuages obscurcissaient le ciel.

Un appel de mauvais augure

« Il y a longtemps que ma femme insiste pour que j’aie un mobile privé », commence Silvan Küng, directeur et cofondateur de l’entreprise Relish Brothers SA, pour récapituler ce funeste 2 juillet 2020. Depuis la fondation de l’entreprise, en 2013, son téléphone mobile est progressivement devenu son téléphone professionnel, et il n’a jamais pris la peine d’avoir un deuxième mobile – malgré l’insistance de sa femme. « Ce jour-là, nous avions prévu une soirée à deux et sommes allés dîner dans un restaurant à Lucerne», ajoute-t-il, en précisant qu’ils sont encore allés au cinéma après le restaurant et qu’ils ont régulièrement entendu sonner et vibrer quelque chose. «Mais cela ne pouvait pas être mon mobile, puisque je l’avais laissé à la maison. »

Auch interessant
  • auteur :
    Marcel Rubin, porte-parole et responsable thématique, AXA Suisse

Le matin d’après

En consultant le téléphone de sa femme, il voit finalement d’innombrables appels manqués et messages – mais qui lui étaient destinés. « Je suis sorti du cinéma et ai téléphoné à mes parents. Ceux-ci avaient appris, de la part d’un pompier de leur connaissance, que la zone autour de notre entreprise était sous l’eau », poursuit Silvan Küng. La région avait subi d’abondantes précipitations durant toute la journée, mais cela ne l’avait pas inquiété quant à son entreprise. Après cet appel, il s’est demandé s’il ne valait pas mieux aller sur place pour se faire une idée de la situation. Ses parents l’en ont toutefois dissuadé: on ne pouvait de toute manière pas entrer en raison du danger constitué par l’eau et les prises électriques submergées dans le bâtiment. Le lendemain matin, il s’est rendu dans son entreprise et a constaté les conséquences de l’intempérie.

De loin, la vision qui s’offrait à l’entrepreneur lui donnait déjà un mauvais pressentiment: des voitures emportées par les flots et des champs inondés à perte de vue. « L’étendue des dommages dépassait les premières estimations. J’ai sillonné la région et ai expertisé un sinistre après l’autre », confirme Daniel Wipfli, inspecteur des sinistres chez Axa et également présent dans la région ce jour-là. Dans un premier temps, toute reprise de l’activité de l’entreprise était exclue. L’eau et la boue s’étaient infiltrées par l’entrée et accumulées sur plus d’un mètre de hauteur dans l’entrepôt au sous-sol. De plus, il y avait un risque que toute cette masse soit sous tension.

A ce moment, l’étendue des dommages ne pouvait pas encore être évaluée. « Un premier soulagement a été de constater qu’aucune guitare terminée n’a été touchée par la catastrophe », relève Silvan Küng. Et d’ajouter: « Dans l’entrepôt, il y avait surtout des produits semi-finis. Nous avions, bien sûr, déjà investi pas mal de temps dans ces pièces, mais mon coeur de guitariste aurait saigné bien davantage si cela avait été des instruments terminés. » L’accumulation du mélange d’eau et de sable avait toutefois entraîné le basculement des étagères dans l’entrepôt, et tous les éléments, pour l’essentiel en bois, étaient trempés. Tout le stock était bon à jeter – là-dessus, il n’y avait aucun doute. Le risque de défauts de garantie aurait été trop important si on avait utilisé ces pièces pour la construction de guitares.

Des Guitares pas comme les autres :

Autant de pièces uniques

Depuis 2013, l’entreprise Relish Brothers SA, à Sempach, développe et construit des guitares sortant de l’ordinaire. Ses instruments novateurs sont notamment réalisés avec une structure interne en aluminium et avec des micros interchangeables, avant d’être livrés dans le monde entier.

La qualité comme valeur suprême

Relish Brothers SA construit des guitares pas comme les autres. A côté du bois utilisé de manière classique, l’entreprise utilise également de l’aluminium pour ce qu’on pourrait appeler le « squelette » de la guitare. L’électronique est encore plus particulière: les micros, qui captent les vibrations des cordes et les transforment en impulsions électromagnétiques, sont normalement montés en fixe sur une guitare. Pour Silvan Küng et son cofondateur, c’était une épine dans le pied. Chaque micro – appelé pickup en anglais – possède des caractéristiques bien spécifiques et donne par conséquent une sonorité particulière à la guitare. Si l’on veut changer celle-ci, il faut normalement démonter laborieusement les micros, les dévisser et remonter les nouveaux avant de les souder. Ou changer de guitare.

Ce besoin d’individualisation, les deux fondateurs de l’entreprise l’ont résolu d’une autre manière, en développant une solution brevetée qui permet de changer de micro très simplement – y compris au cours d’un concert. On pourrait comparer ce système à un smartphone pouvant être personnalisé à l’aide de diverses applis. Aussi, la clientèle est-elle composée principalement de technophiles et de guitaristes professionnels, y compris du fait que les instruments de Relish Brothers SA sont des produits plutôt haut de gamme. Cela a également été pris en compte lors de l’évaluation des dommages: il était hors de question de mettre en jeu la réputation de la marque en utilisant des pièces ayant souffert de l’inondation.

Ensemble à travers la crise

Un possible dommage quant à leur réputation restait malgré tout la première crainte de Silvan Küng. Même si l’Amérique du Nord est le principal marché de l’entreprise, celle-ci compte des clients dans le monde entier – et ceux-ci attendaient leurs commandes. En tant qu’acteur sur un marché de niche, la réputation est un élément essentiel. Un défaut de livraison serait l’une des pires choses qui pourraient frapper Silvan Küng et la réputation de l’entreprise. Il manquait toutefois des coffres à guitare en bon état. Ceux-ci sont normalement livrés par fret maritime, ce qui prend plusieurs semaines. Malgré un surcoût important, Silvan Küng a commandé ces « cases » par fret aérien. Ce mode de transport plus rapide, mais plus cher, a heureusement pu être pris en charge par l’assurance. « Nous avons comparé les coûts d’un arrêt de production aux coûts d’une reprise de la production et avons décidé de tout faire pour que l’activité puisse reprendre le plus rapidement possible », précise l’inspecteur des sinistres Daniel Wipfli pour justifier la procédure convenue avec Silvan Küng.

Des voitures emportées par les flots et des champs inondés à perte de vue.

« J’étais très heureux de ne pas être abandonné à mon sort face à cette catastrophe. Nous avons travaillé main dans la main, ce qui a été un immense soulagement, non seulement du point de vue financier, mais aussi au niveau du mental », souligne Silvan Küng. L’entrepôt a rapidement été vidé de son eau et de la boue, puis nettoyé, et un atelier provisoire pour les travaux de peinture a également pu être aménagé, dans le cadre d’une collaboration fructueuse. « Silvan connaît parfaitement son entreprise et a pu me transmettre rapidement, par courriel, les données nécessaires pour le traitement du sinistre. Un élément décisif pour la réussite de l’opération », estime Daniel Wipfli. Malgré la bonne collaboration et le fait de s’en être tirés à bon compte, tous deux espèrent que des précipitations aussi abondantes ne se reproduiront pas de sitôt. Entre-temps, Silvan Küng a déplacé le stock à côté de son bureau – on n’est jamais trop prudent.