Corin Ballhaus, pourquoi les femmes ont-elles particulièrement besoin d’un guide financier?
Les grandes décisions que les femmes prennent au cours de leur vie et les aléas qu’elles rencontrent sur leur chemin ont fréquemment des conséquences financières plus importantes pour elles que pour les hommes. La plupart ne s’en rendent compte que tard, voire trop tard, pour pouvoir y changer quelque chose. C’est là que mon livre intervient. Selon les étapes de vie, il met en évidence des questions pertinentes. Son but est d’encourager les femmes à planifier ellesmêmes bien à l’avance leurs ressources financières. Au contraire d’autres guides, celui-ci n’est pas centré sur les placements ou les produits de prévoyance mais sur les aspects financiers en général, ceux qui vont se poser aux différents moments clés.

Comment vous est venue l’idée de publier cet ouvrage complet?
L’idée s’est imposée petit à petit au fil des ans que j’ai passés dans le monde bancaire, le journalisme économique et le conseil aux prestataires financiers. Il y a eu des moments cruciaux, comme ce «parcours prévoyance » que j’ai créé pour un magazine spécialisé sur ce thème, et l’évaluation d’une solution LPP pour une indépendante. Quand j’ai su que l’éditeur cherchait une auteure, j’ai saisi la chance au vol.

CONSEILLÈRE
Corin Ballhaus s’occupe depuis de nombreuses années, dans diverses fonctions, de la question des femmes et de leur situation financière dans les différentes situations de la vie. Elle a commencé en tant que conseillère clientèle et responsable de projets auprès d’une grande banque zurichoise, est devenue journaliste économique avant de se mettre à son compte dans le conseil en communication, il y a plus de quinze ans. Son livre «Frauenpower in Finanzfragen» (Beobachter Edition/ Ringier, ISBN 978-3-03875-323-0) est paru en 2021.

Quelles sont les erreurs les plus courantes que les femmes commettent dans le domaine financier?
Les femmes ont encore tendance à s’en remettre à leur partenaire pour les questions d’argent et à le laisser prendre les décisions financières. Tant que la vie du couple se déroule sans accroc, tout va bien. Mais personne n’est à l’abri d’un accident de parcours. Dans ces conditions, celles qui gèrent leurs finances elles-mêmes, ou du moins en collaboration avec leur partenaire, auront moins de souci à se faire pour leur sécurité matérielle si elles traversent une situation émotionnellement difficile.

Quels sont les plus gros risques que courent les femmes?
Les plus gros risques résident là où les femmes s’écartent de la norme en matière de prévoyance – un principe qui vaut aussi pour les hommes, d’ailleurs. Mais c’est beaucoup plus fréquent dans une vie de femme, dans la mesure où elles assurent encore la plus grosse part des tâches familiales, éducatives et ménagères. Notre système de prévoyance est basé sur une activité professionnelle continue et à plein temps de salarié. Les cotisations AVS, la prévoyance professionnelle et la prévoyance liée au titre du pilier 3a présupposent le même mode d’acquisition du revenu. Par conséquent, dès lors que les femmes quittent un emploi pour une longue période, qu’elles réduisent fortement leur activité salariée ou se mettent à leur compte, cela peut avoir des conséquences financières tardives si elles négligent ce fait.

Que doivent-elles éviter à tout prix?
Tant qu’elles sont mariées, aucun problème, puisque chez nous, la prévoyance repose sur le modèle familial classique. Par contre, en cas de divorce, de décès du conjoint ou d’invalidité de l’un des deux partenaires, cela peut conduire à des difficultés financières passagères ou durables, voire à des situations critiques, à moins que des mesures préventives n’aient été prises suffisamment tôt. Si le couple a décidé de ne pas se marier, cela peut être encore plus douloureux. Le concubinage n’est en effet pas pris en compte dans la législation actuelle sur la prévoyance. Cela vient de ce que, jusqu’au milieu des années 1970, cette forme d’union était interdite dans de nombreux cantons – et même jusqu’en 1995 en Valais – et que les lois touchant la prévoyance ont toutes été rédigées avant.

Que conseillez-vous aux couples non mariés?
Il est très recommandé aux concubins de régler leurs affaires financières par contrat, d’autant plus s’ils ont des enfants communs ou d’autres enfants vivant dans leur ménage. Ce n’est peut-être pas très romantique mais cela fournit un cadre précis pour toutes les personnes concernées. Cela peut notamment éviter aux femmes de connaître une situation précaire, sachant qu’on ne peut pas se prémunir contre une séparation ou un décès. En réfléchissant objectivement à une telle éventualité, on risque de s’apercevoir que le mariage est une solution plus simple.

Le contrat de mariage serait-il alors une obligation?
Sauf convention particulière, le régime qui s’applique aux couples est celui dit de la participation aux acquêts. Il signifie qu’en cas de divorce ou de décès, la fortune acquise par le couple au cours de ses années de mariage est partagée en parts égales entre les deux partenaires. Les valeurs patrimoniales apportées au ménage par la femme en sont exclues. Cela vaut notamment pour l’avoir LPP qu’elle a accumulé jusque-là.

De nombreuses femmes deviennent indépendantes après avoir fondé une famille, pour mieux concilier vie privée et vie professionnelle. Elles retirent alors leur avoir LPP. Est-ce une erreur?
La plupart du temps, oui, malheureusement. Jusqu’à la première révision de la LPP, l’avoir vieillesse épargné par les femmes qui renonçaient à un emploi fixe pour se consacrer à leur famille leur était versé. Le législateur, en effet, partait de l’idée que ces femmes ne reprendraient pas leur activité professionnelle. Cet argent tombait souvent à point nommé pour des familles qui achetaient ou construisaient justement un logement au même moment. Et elles négligeaient de documenter expressément cette opération – ce qui avait généralement des conséquences défavorables pour la femme si le couple divorçait ensuite ou lorsqu’un des conjoints décédait. Depuis la révision de la loi, cet avoir est placé sur un compte de libre passage jusqu’à ce que la femme réintègre le monde du travail.

« Ce n’est pas le système de prévoyance qui prétérite les femmes. »

Que conseillez-vous donc?
La vie de couple et la famille sont des projets communs. Par conséquent, le couple devrait réfléchir assez tôt, d’une part, à ce que la vie commune et la fondation d’une famille vont changer à leur situation financière, et, d’autre part, aux conséquences d’un éventuel problème survenant dans le couple. Ils détermineront ensuite ensemble la contribution de chacun à l’éducation des enfants, aux tâches domestiques et à une activité lucrative. Comme ce sont, encore aujourd’hui, généralequement, les femmes qui réduisent leur travail rémunéré ou y renoncent entièrement pour un certain temps, leur revenu baisse immédiatement et, à terme, la constitution de leur avoir de vieillesse s’en trouve durablement ralentie voire temporairement interrompue. Les allocations de maternité ou de paternité, les allocations familiales et les chèques éducatifs ne constituent pas une substitution adéquate. Il faut donc que le couple examine les possibilités de compensation offertes par la prévoyance libre. Mieux vaut se pencher d’avance sur ce qui peut survenir plutôt que de devoir regretter un jour de ne pas l’avoir fait.

Pourquoi les femmes sont-elles toujours désavantagées dans la prévoyance?
Ce n’est pas le système de prévoyance qui prétérite les femmes, contrairement à ce qu’on entend dire. Le système définit une norme, dont nous avons déjà parlé, à savoir une occupation continue à plein temps. Dès que quelqu’un s’écarte de cette norme, la situation défavorable est en place – aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Selon la législation actuelle, pour ce qui est de l’AVS, les femmes actives sur le plan professionnel obtiennent même un an avant les hommes la parité de la rente, du moment qu’elles remplissent les conditions correspondant à la norme en question. Le fait que les femmes touchent un tiers de rente de vieillesse de moins que les hommes, comme cela se dit dans le débat actuel sur l’élévation de l’âge de la retraite des femmes, ne concerne que la génération de celles qui sont aujourd’hui à la retraite et qui n’ont eu d’activité lucrative que pendant peu d’années. La situation est encore plus critique pour les femmes divorcées de cette génération, particulièrement si leur union a été dissoute selon l’ancien droit du divorce. Malheureusement, le débat en cours occulte le fait que la différence de rente entre les genres (gender pension gap) ne cesse de se réduire à mesure que les femmes augmentent leur part à l’acquisition du revenu. Elles sont ainsi quatre sur cinq à reprendre le travail au plus tard un an après la naissance de leur premier enfant.

Que faudrait-il changer pour supprimer le désavantage que subissent les femmes en matière de prévoyance?
Naturellement, il serait souhaitable que notre système de prévoyance prenne davantage en compte la diversité actuelle des parcours de vie et des modèles de travail. Or on sait bien que les modifications de lois de ce type prennent du temps et se heurtent à nombre d’obstacles. Il n’en va pas autrement des lois réglant la prévoyance, quand bien même leur révision, du fait de l’évolution démographique et de l’allongement de l’espérance de vie, devrait être réalisée sans tarder. Il est d’autant plus important que les femmes prennent l’initiative de gérer leur argent, se responsabilisent et acquièrent les connaissances nécessaires en la matière. Plus tôt ce sera le cas, plus il sera naturel pour elles d’envisager leur avenir financier en anticipant les événements pouvant survenir tout au long de leur vie.

Le problème, c’est que peu de femmes ont envie de s’occuper de leurs finances…
C’est vrai que le principe des trois piliers – AVS, caisse de pension, épargne privée – n’est pas des plus simples, ne serait-ce généraleque pour se faire une idée de sa propre situation (finances, prévoyance). Ne serait-ce pas agréable d’avoir à disposition une application qui fournirait d’un seul clic toutes les informations sur les trois piliers et permettrait d’avoir une vue d’ensemble? Une application grâce à laquelle on pourrait simuler les prochaines étapes possibles de sa vie et leurs retombées financières, avec des renseignements pertinents à ce sujet. Je suis persuadée que cela accroîtrait nettement l’intérêt du public pour ces questions personnelles. Malheureusement, il manque pour cela un lobby dans les assurances qui soutiendrait la création d’un outil de ce type.

En quoi la France ou les pays nordiques font-ils beaucoup mieux dans le domaine de l’activité lucrative des femmes ou de leur indépendance financière que la Suisse, l’Autriche ou l’Allemagne?
Les autres pays européens ont plusieurs décennies d’avance sur nous en ce qui concerne l’équilibre entre travail et famille. Le droit de vote des femmes n’existe chez nous que depuis cinquante ans, alors que la Finlande, par exemple, le connaît depuis 1906. En Suisse, jusqu’à l’introduction du Code civil de 1912, les femmes étaient sous la tutelle de leur époux. Elles ne pouvaient donc disposer ni de la fortune qu’elles apportaient au ménage ni de leurs revenus. 

Avant 1988, l’homme était le chef de famille et, à ce titre, légalement tenu de pourvoir «avec diligence à l’entretien de l’épouse et des enfants», alors que la femme avait pour devoir de tenir le ménage. Si elle voulait exercer une activité professionnelle, la femme devait obtenir le consentement, explicite ou tacite, de son mari. Il ne faut pas s’étonner que ces rôles marquent encore notre société. De ce point de vue, nous avons accompli de grands progrès en relativement peu de temps en matière de conciliation du travail et de la vie de famille. Et cette évolution se poursuit année après année, y compris dans l’indépendance financière des femmes et leur capacité à gérer l’argent.

Votre ouvrage «Frauenpower in Finanzfragen» («Finances: le pouvoir des femmes») devrait également être lu par les hommes, qui ne savent pas forcément très bien ce qui pose problème. Avez-vous eu des réactions de la part de lecteurs masculins?
Le livre s’adresse effectivement aussi aux hommes. Non pas tellement parce qu’ils le lisent mais parce qu’ils l’offrent à leurs partenaires, leurs filles ou leurs petites-filles. Mais il y a tout autant de voix pour dire que les femmes sont plutôt privilégiées par le système de prévoyance et qu’elles n’ont pas besoin de plus de pouvoir.