En matière d’assurances, un cumul se produit lorsqu’un seul et unique sinistre fait que beaucoup de preneurs d’assurance pâtissent simultanément d’un dommage. Pour la société, les risques majeurs et les risques cumulés représentent une gageure car ils ne sont pas assurables par la seule économie privée. La crise liée à la pandémie l’a illustré de manière exemplaire, puisque les entreprises ont dû mettre leurs activités au repos avec le confinement ordonné par les autorités, mais n’ont pu limiter que partiellement les dégâts à l’aide de leurs assurances perte d’exploitation, protection juridique, voyage ou crédit. Thomas Helbling, directeur de l’Association suisse d’assurances (ASA), expose ses solutions pour éviter que cette situation insatisfaisante ne se répète lors de futurs sinistres.

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Thomas Helbling, pourquoi les assureurs privés ne peuvent ou ne veulent-ils pas assumer des risques cumulés?
Les assurances fonctionnent sur le principe de la diversification des risques: les preneurs d’assurance paient une prime mesurée au risque grâce à laquelle ils sont indemnisés en cas de dommage. Mais ce principe d’assurance éprouvé ne fonctionne que tant qu’on n’a pas affaire à un dommage par lequel tous les intéressés sont touchés et nécessitent par conséquent de l’aide tous en même temps. Or un tel danger existe avec les risques dits cumulés ou majeurs: les dommages se produisent simultanément chez presque tous les preneurs d’assurance. C’est pourquoi une prime mesurée au risque du volume de dommages prévisible et de sa probabilité serait tellement élevée que personne ne serait disposé ni d’ailleurs capable de payer une telle prime d’assurance. 

L'avocat Thomas Helbling

Age : 60 ans.
Fonction : directeur de l’Association suisse d’assurances (ASA).
Lieu de résidence : Berne.
Formation : licence de droit aux universités de Berne et de Londres, brevet d’avocat bernois.
Entreprise : l’Association suisse d’assurances (ASA) représente les intérêts du secteur de l’assurance privée au niveau national et international. L’association est composée d’environ 70 compagnies d’assurances et de réassurance, qui emploient 47'000 personnes en Suisse.

Mais les assureurs directs pourraient se réassurer!
Non. Même les réassureurs globalement actifs ne peuvent plus assumer de tels risques. C’est pourquoi les risques majeurs ne sont pas assurables par les solutions purement privées. Elles ne peuvent pas tout. Il faut le soutien de l’Etat.

Mais si, en cas d’événements majeurs comme la pandémie, l’Etat apporte son aide, cela crée des rapports de dépendance pervers.
La situation appelée «moral hazard» dans le jargon des assurances, qui consiste à se comporter sciemment de façon plus désinvolte face à une assurance, ne disparaît pas si, en cas de pandémie, on mise sur un partenariat public-privé tel que nous l’avons proposé au Conseil fédéral. Pourtant, associer une couverture publique et une autre privée vaut toujours cent fois mieux que d’attendre benoîtement que survienne une pandémie ou un autre risque majeur et alors sauver les meubles selon le principe de l’arrosoir et à fonds perdu, avec l’aide de l’Etat, aux frais du contribuable et de la prochaine génération.

A quoi ressemblerait ce partenariat public-privé?
Comme je l’ai dit, une solution purement privée dépasserait les capacités des assureurs privés. Par conséquent, l’industrie de l’assurance ne peut jouer qu’un rôle limité pour financer et absorber les pertes liées à un risque de pandémie. Dans une solution d’assurance, le secteur public devra assumer une part importante du risque. En cas de pandémie, les solutions d’assurance durables supposent une structure spécifique en coopération entre secteur public et économie privée. A cet égard, nous parlons d’un risque partagé. Pour qu’il se concrétise, l’expertise opérationnelle et l’infrastructure de l’industrie de l’assurance jouent un rôle exceptionnel pour garantir dans les meilleurs délais le paiement des prestations.

C’est-à-dire?
Pour une assurance pandémie, la réalisation opérationnelle reviendrait vraisemblablement aux assureurs privés, car ils sont des professionnels. Autrement dit, la distribution, le service à la clientèle, l’établissement des polices et le traitement des sinistres pourraient être l’apanage des assureurs. Pour ce faire, nous proposons un modèle très simple et avantageux. La Confédération met à disposition la majeure partie des ressources financières afin d’indemniser les prestations.

« Notre gouvernement manque de clairvoyance en matière de prévention contre de nouveaux grands risques aujourd’hui déjà prévisibles »

Avec quelles ressources la réassurance étatique serait-elle financée?
Pour la solution par un pool de sinistres aussi bien que par un pool de capital, il y aurait un préfinancement du paiement des sinistres par le biais de primes obligatoires.

Pourquoi obligatoires?
Pour qu’une solution d’assurance en cas de pandémie puisse fonctionner, il faut une densité d’assurances très élevée, une couverture globale n’est envisageable que si tous les potentiels sinistrés s’unissent. C’est pourquoi l’industrie de l’assurance propose l’obligation.

Un groupe de travail composé de représentants de l’Administration fédérale et de l’industrie de l’assurance a élaboré diverses solutions. Où en est-on?
En dépit d’approches de solutions prometteuses, le Conseil fédéral a décidé au printemps 2021 – en pleine crise pandémique – de ne pas soutenir le concept d’une assurance pandémie. Il indique ainsi qu’il n’entend pas contrer le plus grand risque sociétal par un plan préventif. En lieu et place, il semble privilégier des solutions ad hoc pour les éventuels sinistrés d’une prochaine pandémie. Pour nous, alors même que l’industrie de l’assurance a travaillé des mois sur un concept avec l’Administration fédérale, cette décision est difficilement compréhensible.

A quoi attribuez-vous cette retenue?
Il semble que notre gouvernement demeure en mode crise. Il manque de clairvoyance en matière de prévention contre de nouveaux risques majeurs aujourd’hui déjà prévisibles. Cela ne correspond pas à la nature des Suisses. C’est pour cette raison que nous continuons de rechercher le dialogue avec l’Administration fédérale et que nous nous engageons, avec le politique, en faveur d’une solution qui identifie l’importance de la prévention des futurs risques majeurs.

En matière de dangers naturels et de cyberrisques, les assureurs travaillent d’ores et déjà avec la Confédération. Comment cela fonctionne?
Nous autres assureurs privés étions associés à l’élaboration de la Stratégie nationale de protection de la Suisse contre les cyberrisques (SNPC) de la Confédération. Et nous travaillons à sa mise en oeuvre. Nos experts sont ainsi associés à l’élaboration de standards minimaux et contribuent à la sensibilisation des entreprises aux cyberrisques à l’aide de nos relations étroites avec les entreprises clientes.

Il me semble que les séismes et les cyberattaques globales sont un point faible dans l’univers de l’assurance. Il n’y a actuellement pas une protection suffisante.
C’est vrai qu’en cas de tremblements de terre il y a en Suisse une grosse lacune qu’il s’agit de combler. En cas de cyberattaque globale, la situation serait très analogue à celle d’une pandémie: les sinistres surgissent presque en même temps dans le monde entier et causent d’énormes coûts. Le principe de l’assurance en serait totalement anéanti. Au bout du compte, l’idée est de permettre à la société en tant que telle de participer à un tel dialogue et, sur la base de notre expertise, de réaliser un travail d’information sur les risques majeurs. Cela augmentera la résilience en Suisse.